JOSE SARAMAGO

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JOSE SARAMAGO

Message  Casus Belli le Dim 30 Mar - 13:56

_ENSAIO SOBRE A CEGUEIRA (L’AVEUGLEMENT) _1995

Le roman décrit les effets d’une épidémie de cécité, si rapide que l’humanité n’a pas le temps de se retourner, de trouver des solutions adéquates. La mise en quarantaine est un désastre : les conditions de vie y sont dégradantes, la peur prend le dessus, et les êtres humains se comportent en animaux. Les civilités s’estompent aussi rapidement que le jour décline, l’anarchie finit par régner. Les comportements les plus abjectes ont lieu : insultes, vols, viols, tyrannie, meurtres. La peur est au centre de cette descente aux enfers.

Page 29
J. Saramago a écrit:« Avec le passage du temps, sans compter les activités de la vie en commun et les permutations génétiques, nous avons fini par introduire la conscience dans la couleur de notre sang et dans le sel de nos larmes et, comme si cela était encore trop peu, nous avons fait de nos yeux des sortes de miroirs tournés vers le dedans, avec pour conséquence, très souvent, qu’ils montrent sans réserve ce que nous nous efforçons de nier avec la bouche. »

L’apparente bienveillance de nos comportements civilisés vole en éclats. Nos yeux sont tournés vers le dedans, vers notre âme parce que nous scrutons notre intérieur pour comprendre l’autre. L’aveuglement ici décrit n’est pas de perdre la vue, mais au contraire de comprendre que nos sens nous trompent, nous aveuglent, et une fois qu’on s’en trouve privés, du moins de la vue, nous recouvrons une partie de notre être intime, nous sondons notre rapport à l’autre, sans les artifices de la vue. L’œil est trompeur, mais pas le regard p 356 :
J. Saramago a écrit:« Tu te trompes, les images voient avec les yeux de ceux qui les voient, »

La nature ne nous a pas fait propres, l’âme est encore plus sale que le corps p209-210 :
J. Saramago a écrit:« …, pour autant que cela ait encore un sens de parler pureté du corps dans cette maisons de fous où nous vivons, quant à la pureté de l’âme, nous savons que personne ne peut s’en approcher. »
Aussi laids que soient nos intérieurs, ils tapissent notre être. Ainsi, rendus aveugles, la peur prend le dessus, s’entretient, se nourrit d’elle-même avec d’autant plus de force lorsque tout un groupe d’individus est frappé de cécité et forcé de vivre ensemble (en quarantaine).

En lui-même, l’œil n’indique rien. Le regard est de notre propre fait, de notre volonté p 275 :
J. Saramago a écrit:« les yeux proprement dits, n’ont aucune expression, les yeux sont deux billes inertes même quand ils sont arrachés, ce sont les paupières, les cils et aussi les sourcils qui ont la charge des diverses éloquences et rhétoriques visuelles, pourtant ce sont les yeux qui récoltent la renommée, »
De même ce que l’on voit de l’autre est de notre fait.

L’histoire de l’Humanité est-elle si différente ? Au sein de cet asile mis en quarantaine, l’histoire de l’humanité se rejoue : méfiance vis-à-vis des autres, regroupement par territoires (par dortoirs), tentative d’organisation, désignation d’élus ; mais la face sombre des comportements humains se découvre : individualisme, vols, asservissement, utilisation d’armes, demande de rançon, viols et homicides. La situation est très similaire à celle des prisons.

Les points suivants abordent et les aspects de la vie de celles et ceux qui ont perdu la vue, et les aspects de la vie de l’Humanité en général et ses tourments, afin de montrer que l’Aveuglement nous frappe tous (surtout celles et ceux qui ont la vue) :

* Les guerres demeurent p 220 :
J. Saramago a écrit:« Ça sera la lutte, la guerre, Les aveugles sont toujours en guerre, ils ont toujours été en guerre, »
p 240 :
J. Saramago a écrit:« ce qui parvient à ses oreilles c’est le vacarme des scélérats du dernier dortoir qui fêtent leur victoire militaire par des agapes, »

Même avec la vue, les guerres ont lieu. Sommes-nous aveugles ? La mésentente, la peur, la recherche des ressources nous pousse à nous entretuer. Avec ou sans la vue, nous sommes aveugles.

* L’amour p113 (certains réussissent à faire l’amour) :
J. Saramago a écrit:«Des porcs, ce sont des porcs. Ce n’étaient pas des porcs mais simplement un homme aveugle et une femme aveugle qui ne connaîtraient probablement rien d’autre que cela l’un de l’autre. »

Même avec la vue, connait-on pour autant mieux l’âme de l’autre ? Même sans la vue, l’Amour et son intimité n’ont pas pris ombrage.

* L’asservissement des femmes est un des thèmes présents. Lorsque le dortoir tyrannique demande des femmes pour son plaisir, c’est toute une partie de l’histoire des femmes qui se trouve convoquée ici : victimes des comportements primaires des hommes, assujetties, assimiliées à de la viande fraîche à consommer.
J. Saramago a écrit:« Et que feriez-vous donc si au lieu de demander des femmes ils avaient demandé des hommes, que feriez-vous, racontez-nous donc un peu ça. »
La lutte (et non la guerre) des sexes refait surface.

* Avoir la foi, même en enfer : qu’est-ce qui nous pousse à continuer de vivre, même en enfer ? p229 :
J. Saramago a écrit:« Seule mourra la personne dont les jours sont comptés et personne d’autre, dit le médecin »
L’incertitude sur le moment et les circonstances de notre mort est un moteur. Il nous faut nous cacher la conscience de notre mort, faire comme si nous n’allions pas mourir pour agir, pour continuer la lutte. Avoir la foi p237 :
J. Saramago a écrit:« c’est ça aussi la cécité, vivre dans un monde d’où tout espoir s’est enfui. »

* Le sacré : ce combat est également abordé sous l’angle du sacré p 233 :
J. Saramago a écrit:« Les aveugles avancèrent comme des archanges ceints de leur propre splendeur, »
Même avec la vue, nous nous auréolons d’une lumière divine, d’une foi intérieure (et qui donne lieu, hélas, à des religions).

* Savoir être un tyran : lorsque l’homme qui portait l’arme est assassiné, un autre la prend. Mais il ne suffit pas d’être en possession des moyens, il convient aussi de savoir user du pouvoir avec assurance p237 :
J. Saramago a écrit:« l’aveugle comptable ayant commis la grande erreur de penser qu’il lui suffirait de s’emparer du pistolet pour avoir automatiquement le pouvoir en poche, or le résultat fut précisément le contraire, chaque fois qu’il fait feu c’est comme s’il tirait par la culasse, en d’autres termes chaque balle tirée est une fraction d’autorité perdue, […] De même que l’habit ne fait pas moine, de même le sceptre ne fait pas le roi, […] Et s’il est vrai qu’à présent c’est l’aveugle comptable qui brandit le sceptre royal, on est tenté de dire que le roi, bien que mort, bien qu’enterré dans le dortoir, et mal enterré, […], continue à être présent, et même très présent, à cause de sa très forte odeur »

Nous avons ici une métaphore et un paradoxe : il ne s’agit pas de l’odeur du corps, mais de l’odeur de la tyrannie : le pouvoir est là, mais la personne qui l’a pris ne sait pas s’en servir, et cela excite d’autant plus les hyènes alentour, qui aimeraient bien prendre la place.

* Le pouvoir du mythe : nous avons horreur d’un passé creux (pas vide). Il nous faut une explication sur l’origine. p 297 :
J. Saramago a écrit:« il est tout à fait compréhensible que quelqu’un demande comment il est possible de savoir que les événements se sont déroulés ainsi et pas autrement, et la réponse à donner est que tous les récits sont comme ceux de la création de l’univers, personne n’était là, personne n’y a assisté, mais tout le monde sait ce qui s’est passé. »

* Redéfinir le bien et le mal : dans une société nouvelle, ou après un cataclysme, dans une nouvelle configuration, le bien et le mal sont à redéfinir, en commençant par se positionner par rapport aux autres p 308 :
J. Saramago a écrit:« nous sommes tous égaux devant le mal et le bien, je vous en supplie, ne me demandez pas ce qu’est le bien et ce qu’est le mal, nous le savions chaque fois que la cécité était une exception, les notions de juste et d’erroné sont simplement une façon différente de comprendre notre relation à l’autre, pas celle que nous entretenons avec nous-mêmes et à laquelle nous ne pouvons nous fier, »
Vivre en société c’est redéfinir le bien et le mal tous ensemble. La notion de bien et de mal selon notre vue individuelle existe mais est inefficiente ou peu efficiente.

* Autrui est toujours lésé : l’égalité parfaite n’existe pas. Tant qu’il y aura des pauvres, une classe aisée, des avantages, etc. la moindre de nos actions sera politique p 352 :
J. Saramago a écrit:« tout ce que nous mangeons est volé à autrui, et si nous volons autrui excessivement nous finissons par causer sa mort, au fond nous sommes tous plus ou moins des assassins, »
Inutile de se trouver en situation d’anarchie pour se rendre compte que la vie des uns se fait sur le dos des autres, que le prolétaire a toujours existé dans les milieux sociaux.

L’élément phare du roman, est d’avoir introduit un personnage qui voit : la femme de l’ophtalmologue. Elle permet de rendre compte que la vie se réorganise par les sentiments. C’est après avoir recouvré la vue, après avoir compris et vécu nos peurs, que l’on se connait mieux, qu’enfin l’on « voit » mieux, l’on sort de l’aveuglement (au sens métaphorique) p 362 :
J. Saramago a écrit:« j’ai même l’impression de voir mieux que je ne voyais, »

p 336 :
J. Saramago a écrit: « l’expérience de ces derniers temps n’a fait que nous dire qu’il n’y a pas d’aveugles mais des cécités »
est la phrase que j’aurais mis on frontispice du roman.


A CAVERNA _2000

* Le chien nommé « Trouvé » sert de résonance aux personnages ; il interagit comme les humains, c’est-à-dire : comme il peut. Comme eux, il est perdu (le potier voit son métier dépassé, il y a un moment d’errance, et réoriente son activité sur la première idée qui vient (les figurines) ; le chien n’a plus de maître, il erre, et trouve le premier maître qui veut bien de lui), il y a une incommunicabilité qui se résout (nous comprenons les autres par notre langage, avec nos mots, le chien ne comprend pas le langage des humains, mais il comprend les humains avec son langage à lui, les odeurs, les gestes) (ce qui rejoint l’idée soulevée dans Ensaio Sobre A Cegueira :
J. Saramago a écrit:« les images voient avec les yeux de ceux qui les voient »
).

* Le potier entrepose sa vaisselle invendue dans une caverne. À ce point de la narration, la Caverne représente l’indécision, sur le point de se résoudre : plusieurs problèmes se posent, plusieurs solutions s’envisagent, pour divers personnages. Il n’est pas ridicule pour le potier d’entreposer sa vaisselle dans la caverne. Et pour son gendre, Marçal , ça ne l’est pas non plus : « Et ce n’est pas ridicule, ajoutera t-il, si la question se pose ». Parce que lui aussi, se sent envahit d’obscurité, ressent l’errance, se pose des questions sur sa situation et son avenir (acceptera t-il la promotion à son travail ?), et entrevoit des portes de sortie. Pour Cipriano et pour Marçal, la Caverne représente un même état d’esprit à un moment donné : page 172, dans ce chapitre, j’aime me dire que les personnages sont similaires au prisonnier de la Caverne de Platon, au moment où le doute l’assaille : peut-être se disent-ils
J. Saramago a écrit:« il se pourrait que nous soyons enfermés, que cette lumière soit salutaire. »

* Page 293, à propos des personnes qui habitent dans le Centre :
J. Saramago a écrit: « Les gens ne voient jamais la lumière du jour quand ils sont chez eux […] Mais ces gens, comme tu l’as dit, peuvent se distraire en regardant la vue et l’animation générale »
L’humain intègre son univers de consommation, le Centre commercial devient peu à peu sa Caverne de Platon, une prison. À l’intérieur du Centre commercial, nous recréons les conditions extérieures (plages, soleil, etc.), nous nous emmurons dans un monde artificiel, empli de slogans, etc. (c'est tout le travail de la mercatique expérientielle) nous voyons les images d’un monde qui n’est plus. À l’inverse du prisonnier de la Caverne de Platon, nous n’en sortons pas, nous y entrons ; et lors de la découverte : « Ces personnes, c’est nous, dit Cipriano Algor ».
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