MARCEL PROUST

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MARCEL PROUST

Message  Casus Belli le Sam 29 Mar - 19:57

C’est une œuvre très riche, très profonde sur le temps et la mémoire affective, sur les fonctions de l’art, sur les douleurs de l’amour, de la jalousie, le sentiment de l’échec, le deuil, la déception amoureuse, l’amitié, l’homosexualité. Les milieux mondains, aristocratiques et bourgeois sont dépeints avec humour et ironie.

Commençons par le temps et la mémoire :

* Le temps s’étire, et l’horloge de la conscience diffère pour chaque mémoire. L’esprit créé sa propre réalité, selon ce qui le touche profondément. Lors du passage de dégustation de la madeleine Du côté de chez Swan, le goût lui rappelle quelque chose, mais quoi ? Comment toucher le passé ?
M. Proust a écrit:« Je pose la tasse et me tourne vers mon esprit. C’est à lui de trouver la vérité. Mais comment ? Grave incertitude, toutes les fois que l’esprit se sent dépassé par lui-même ; quand lui, le chercheur, est tout ensemble le pays obscur où il doit chercher et où tout son bagage ne lui sera de rien. Chercher ? pas seulement : créer. Il est en face de quelque chose qui n’est pas encore et que seul il peut réaliser, puis faire entrer dans sa lumière »
La seule façon de recouvrer le passé est de le recréer. Marcel Proust surprend la conscience dans ses égarements. La perception est altérée, jusqu’au moment où la réalité vient remettre sur les rails l’esprit égaré, non sans étonnement. L’expression de l’intellect est analysée sous plusieurs formes : la peinture, l’expression écrite (l’écrivain Bergotte), la musique, le jeu d’actrices. L’auteur décrit les impressions que marquent ces différentes formes d’art sur l’esprit.

* À sa façon, le narrateur est agnostique, il surprend la connaissance dans ses délires :
M. Proust a écrit: « Le valet de chambre entrait. Je ne lui disais pas que j’avais sonné plusieurs fois, car je me rendais compte que je n’avais fait jusque-là que le rêve que je sonnais. J’étais effrayé pourtant de penser que ce rêve avait eu la netteté de la connaissance. La connaissance aurait-elle, réciproquement, l’irréalité du rêve ? »
Sodome et Gomorrhe

* L’humour tient une place de choix sous sa plume. C’est grâce à Dan Simmons et le passage qu’il met en exergue dans son roman de science-fiction Ilium que j’ai pris la mesure de l’humour dans l’œuvre de Proust.

M. Proust a écrit:« Je te jure, lui disait-il, quelques instants avant qu’elle partît pour le théâtre, qu’en te demandant de ne pas sortir, tous mes souhaits, si j’étais égoïste, seraient pour que tu me refuses, car j’ai mille choses à faire ce soir et je me trouverai moi-même pris au piège et bien ennuyé si contre toute attente tu me réponds que tu n’iras pas. Mais mes occupations, mes plaisirs, ne sont pas tout, je dois penser à toi. Il peut venir un jour où me voyant à jamais détaché de toi tu auras le droit de me reprocher de ne pas t’avoir avertie dans les minutes décisives où je sentais que j’allais porter sur toi un de ces jugements sévères auxquels l’amour ne résiste pas longtemps. Vois-tu, « Une Nuit de Cléopâtre » (quel titre !) n’est rien dans la circonstance. Ce qu’il faut savoir, c’est si vraiment tu es cet être qui est au dernier rang de l’esprit, et même du charme, l’être méprisable qui n’est pas capable de renoncer à un plaisir. Alors, si tu es cela, comment pourrait-on t’aimer, car tu n’es même pas une personne, une créature définie, imparfaite, mais du moins perfectible. Tu es une eau informe qui coule selon la pente qu’on lui offre, un poisson sans mémoire et sans réflexion qui tant qu’il vivra dans son aquarium se heurtera cent fois par jour contre le vitrage qu’il continuera à prendre pour de l’eau. Comprends-tu que ta réponse, je ne dis pas aura pour effet que je cesserai de t’aimer immédiatement, bien entendu, mais te rendra moins séduisante à mes yeux quand je comprendrai que tu n’es pas une personne, que tu es au-dessous de toutes les choses et ne sais te placer au-dessus d’aucune ? Évidemment j’aurais mieux aimé te demander comme une chose sans importance de renoncer à « Une Nuit de Cléopâtre » (puisque tu m’obliges à me souiller les lèvres de ce nom abject) dans l’espoir que tu irais cependant. Mais, décidé à tenir un tel compte, à tirer de telles conséquences de ta réponse, j’ai trouvé plus loyal de t’en prévenir.

Odette depuis un moment donnait des signes d’émotion et d’incertitude. À défaut du sens de ce discours, elle comprenait qu’il pouvait rentrer dans le genre commun des « laïus » et scènes de reproches ou de supplications dont l’habitude qu’elle avait des hommes lui permettait, sans s’attacher aux détails des mots, de conclure qu’ils ne les prononceraient pas s’ils n’étaient pas amoureux, que du moment qu’ils étaient amoureux, il était inutile de leur obéir, qu’ils ne le seraient que plus après. Aussi aurait-elle écouté Swann avec le plus grand calme si elle n’avait vu que l’heure passait et que pour peu qu’il parlât encore quelque temps, elle allait, comme elle le lui dit avec un sourire tendre, obstiné et confus, « finir par manquer l’Ouverture ! » »

* Les marques d’Amour se distinguent des autres impressions, pourvu qu’on s’éloigne. Ce que les impressions d’amour ont laissé n’est pas facile à observer. Il faut de la distance, comme lorsque l’on veut se rendre compte du relief d’une cathédrale.

M. Proust a écrit:« Une impression de l’amour est hors de proportion avec les autres impressions de la vie, mais ce n’est pas perdue au milieu d’elles qu’on peut s’en rendre compte. Ce n’est pas d’en bas, dans le tumulte de la rue et la cohue des maisons avoisinantes, c’est quand on s’est éloigné que des pentes d’un coteau voisin, à une distance où toute la ville a disparu, ou ne forme plus au ras de terre qu’un amas confus, qu’on peut, dans le recueillement de la solitude et du soir, évaluer, unique, persistante et pure, la hauteur d’une cathédrale. »
Albertine disparue

De nombreux paradoxes liés au sentiment amoureux sont décris : l’esprit se créé une image de l’être aimé, une image tellement idéalisée, qu’au moment où l’autre s’offre enfin, on ne le désire plus.

* Le travail sur la forme :

Le sens de beaucoup de phrases ne surgit, ne s’éclaire que sur la fin de la phrase. Prenons un exemple :
M. Proust a écrit:« Mais, quand d’un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l’odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l’édifice immense du souvenir »
.

C’est sur le complément d’objet direct placé en fin de phrase « l’édifice immense du souvenir » que tout le début et le corps de la phrase se rappellent à nous : à se rappeler quoi ? à attendre quoi ? à espérer quoi ? « l’édifice immense du souvenir » : ce dernier morceau de phrase demande au lecteur l’effort de se ressouvenir du début, pour saisir la portée, l’intention globale de la réflexion. Pour soulager l’esprit, on peut raccourcir ; on obtiendrait : Mais, quand d’un passé rien ne subsiste, après la mort des êtres, seules, plus persistantes, l’odeur et la saveur restent encore longtemps, à porter sans fléchir, l’édifice immense du souvenir.

Marcel Proust joue avec la mémoire du lecteur, le perd volontairement au sein de phrases longues, interminables. La phrase proustienne a une forme qui colle à son propos :

La grand-mère, sur son lit de mort :
M. Proust a écrit:« Le médecin fit une piqûre de morphine et pour rendre la respiration moins pénible demanda des ballons d’oxygène. Ma mère, le docteur, la sœur les tenaient dans leurs mains ; dès que l’un était fini, on leur en passait un autre. J’étais sorti un moment de la chambre. Quand je rentrai je me trouvai comme devant un miracle. Accompagnée en sourdine par un murmure incessant, ma grand’mère semblait nous adresser un long chant heureux qui remplissait la chambre, rapide et musical. Je compris bientôt qu’il n’était guère moins inconscient, qu’il était aussi purement mécanique, que le râle de tout à l’heure. Peut-être reflétait-il dans une faible mesure quelque bien-être apporté par la morphine. Il résultait surtout, l’air ne passant plus tout à fait de la même façon dans les bronches, d’un changement de registre de la respiration. Dégagé par la double action de l’oxygène et de la morphine, le souffle de ma grand’mère ne peinait plus, ne geignait plus, mais vif, léger, glissait, patineur, vers le fluide délicieux. Peut-être à l’haleine, insensible comme celle du vent dans la flûte d’un roseau, se mêlait-il, dans ce chant, quelques-uns de ces soupirs plus humains qui, libérés à l’approche de la mort, font croire à des impressions de souffrance ou de bonheur chez ceux qui déjà ne sentent plus, et venaient ajouter un accent plus mélodieux, mais sans changer son rythme, à cette longue phrase qui s’élevait, montait encore, puis retombait pour s’élancer de nouveau de la poitrine allégée, à la poursuite de l’oxygène. Puis, parvenu si haut, prolongé avec tant de force, le chant, mêlé d’un murmure de supplication dans la volupté, semblait à certains moments s’arrêter tout à fait comme une source s’épuise »
Le Côté de Guermantes

Ce qui est décrit est moins la grand-mère souffrante sur le point de trépasser que le lecteur qui peine à reprendre son souffle ! c’est le lecteur qui manque d’oxygène tellement les phrases sont longues.

Plus loin, toujours s’occupant de la grand-mère, la métaphore se file : « Le médecin reprit le pouls de ma grand’mère, mais déjà, comme si un affluent venait apporter son tribut au courant asséché, un nouveau chant s’embranchait à la phrase interrompue » Le Côté de Guermantes

Je n’ai rencontré qu’une phrase brève, de trois mots : « Il était snob. », qui tranche net avec la narration fleuve en cours, pour souligner la violence du constat.
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